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Manifeste littéraire

Les temps changent mais nous... non. Ou bien, quand cela arrive, c'est avec lenteur : trop peu, trop tard ! Il faut nous comprendre. Les choses vont trop vite et à gauche, nous sommes généralement plus long à la détente, voire pas du tout attentifs aux changements technologiques.


Toute la gauche ? Non. Une minorité résiste et a même le courage d'oser en parler, en public !

La semaine dernière, à Madrid, j’ai assisté au 49e anniversaire de la « tuerie d’Atocha » dans l’auditorium Antonio Camacho du syndicat espagnol « Comisiones Obreras. ». Le 24 janvier 1977, un groupe de terroristes d’extrême-droites, liés à l’état franquiste, fait irruption dans un cabinet spécialisé en droit du travail, situé rue Atocha, et abat quatre avocats et un syndicaliste.






La maîtresse de cérémonie est une militante de gauche radicale, journaliste, Maria Nebot. Elle ne mâche pas ses mots. Le fascisme revient et que fait la gauche ? Moyenne d’âge dans la salle, 70 ans ! Passons.

Après un long discours indigné, un rien ennuyant, elle termine sur un appel qui me fait tendre l’oreille : « La gauche doit embrasser la technologie, toute la technologie pour faire face aux défis du monde actuel ! Dans le cas contraire, elle disparaitra. »

Un argument d'une actualité brûlante qui ne touche pas seulement la gauche espagnole. Ici, en France, le constat est aussi extrêmement navrant. Tout aussi inepte.

À l’aune des innovations et des changements technologiques qui se succèdent de plus en plus rapidement, j’avoue avoir renoncé à convaincre mes amis « de gauche », sur le sujet. Ils traînent les pieds, tournent autour du pot, maugréent, sont de mauvaise foi ; la "quantité d’eau utilisé pour chacune de mes recherches sur ChatGPT "! Voilà le type d’argument ! C’est exténuant ; et puisque « l'on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. » J’ai jeté l’éponge.

Depuis plus de dix ans, j'étudie ce changement de paradigme et tente de rester à la page. Je suis un spécialiste de la blockchain et des cryptomonnaies (Je possède un Mastère en « Digital Currency »), et depuis peu, je me passionne pour l’Intelligence Artificielle.

Le manifeste que je mets ici en ligne est un « work in progress », que j’amende dès que ma pratique artistique se heurte aux défis créatifs, philosophiques et éthiques qui sont sur le point de transformer la pratique de l'art et la survie matérielle des artistes.

Ce manifeste fut initialement conçu pour une revue littéraire française : "Mazout", dirigée par le poète Nicolas Fraigniaud. Je le publie intégralement.

Bonne lecture ! Et n'hésitez pas à me laisser des messages ! Je serai enchanté d'en discuter avec vous.



LE MANIFESTE MAZOUT


 

 



A. Préambule : Pourquoi « Mazout » ?


« Mazout » est d’abord un combustible ! Liquide, visqueux et sombre, obtenu par distillation, utilisé, nous le prétendons, pour relancer les chaudières éteintes de l’émancipation, pour réchauffer le grand corps malade de la création en court-circuitant l’autorité algorithmique.

 

« Mazout » ne s’enflamme pas à froid, il faut le compresser, l’opprimer, le maltraiter pour que ses particularités, sa fonction première se réveille.

 

« Mazout » est attentif, réfléchi, aguerri, patient et courageux. Son utilisation génère des émissions de particules fines. Sa composition est complexe, sa pureté incontestable, ce qui le rend non adapté aux esprits standardisés, marketing-compatibles.

 

« Mazout » est né de la friction, de la chaleur, du résidu.

 

« Mazout » existe, au cœur de la culture contemporaine, sournoisement réorganisée par d’invisibles machines, qui décident ce qui mérite d’être vu, lu, écouté, reconnu, disséminé, financé et archivé. Ces machines sont les algorithmes, leur ADN sont les mathématiques, leur but, la reproduction et la dissémination de formules non-neutres au service du grand capital ; des outils extrêmement efficaces créés pour capturer l’attention, standardiser les désirs, discipliner les citoyens, anticiper, façonner leur avenir et détruire la planète.

 

« Mazout » est un magazine indépendant soutenu par des artistes, des créateurs, des philosophes qui refusent le totalitarisme -car c’est de cela dont il s’agit- des désirs frelatés, de la consommation aveugle, de la création littéralement « décérébrée », canalisée à son insu, dépossédée de sa liberté créative.

 

« Mazout » n’est pas nostalgique. Il est cependant l’héritier des Canuts de Lyons, représentant la lutte contre un système qui, par l’intermédiaire des machines, réduit l’humain à une valeur d’ajustement pour des modèles d’optimisation cybernétiques, détruit le travail de l’homo faber, son autonomie et son universalisme.


Aujourd’hui, les algorithmes sont les nouveaux métiers à tisser.

Ils ne tissent plus la laine ou la soie, mais la visibilité.

Ils n’exploitent plus les corps mais l’attention et l’opinion publique.

 

« Mazout » s’élève contre la violence généralisée imposée aux peuples par les agissements de règles opératoires informatiques qui décident non seulement de « qui existe » et « qui doit être invisibilisé » mais aussi de « ce qui peut être dit » et de « ce qui doit être tu », et ce, sur l’ensemble de la planète, en temps réel, 24 heures sur 24.

 

« Mazout » résiste aussi contre les effets de la jonction, maintenant consommée, entre le système algorithmique et les appareils de répression de l’état.

 

La révolte de « Mazout » est non-violente, culturelle, esthétique, sociale et politique. Nous revendiquons le droit de création sans permission, de réflexion sans manipulation, de liberté de choix sans doxa productiviste et performative, la mise en œuvre d’un moratoire contre l’intelligence artificielle, une émancipation totale de la soumission au jugement algorithmique de l’ordre établi.

 

Le combat de « Mazout » est d’organiser la résistance contre une culture laminée et transformée en « feed » sans fin, optimisé en temps réel sans que nous nous en rendions compte, sans que nous puissions même désirer autre chose que ce qu’il ambitionne.



B. Diagnostique : le pouvoir algorithmique


Les algorithmes ne sont pas des outils ; ce sont des caciques.

 

Ils organisent, filtrent, autorisent, refusent, censurent, recommandent, et enterrent. Ils hiérarchisent les esprits, récompensent la soumission, la rapidité d’exécution sur la profondeur, la réflexion et la contemplation. Leur credo est de privilégier la haute fréquence d’intervention sur l’intention sentie ; le connu, et ce qui a fait ses preuves sur les réseaux/marchés au détriment de la découverte. Alchimistes du profit, ils métamorphosent l’émotion en monnaie, en « followers », en « likes » ; transforment l’utilisateur en « producteur » autoexploité dont le seul rôle est de produire indéfiniment pour la machine.

 

En termes d’économie politique, les réseaux sociaux, et les plateformes dont le « business model » est de traiter les données créés gratuitement par le « prosommateur[1] » branché au « feed », extraient de la valeur d’une production sociale et culturelle sans assumer aucune responsabilité morale sur cette production.

 

Dans les vastes contrées du post-capitalisme, « l’économie de l’attention » présente la visibilité, la lisibilité, comme parangon de liberté et d’émancipation personnelle mais il s’agit plutôt d’un chantage émotionnel qui se réduit à : adapte-toi ou disparais (Euphémisme du « marche ou crève » des boomers) ! Culturellement, cette organisation des esprits accélère, hystérise, le processus d’uniformisation qui accompagne toute économie de masse dont le mouvement d’inertie est de réduire la forme, le ton, la portée, des idées à développer et des sujets à traiter. Dans ces conditions, l’art et la réflexion sont condamnés à ne devenir que du « contenu » éphémère. À l’inverse de l’existence, le risque devient de l’inefficience. La recherche est substituée par des « recettes » simples et rapide à mettre en œuvre.

 


C. Une lutte esthétique


Les courants esthétiques résultants des tensions sociales légitimes sont aujourd’hui dépassés. Ce qui est récompensé n’est plus la qualité du beau mais la compatibilité à la standardisation mathématique. Les formats courts, immédiatement intelligibles, émotionnellement puissants et éphémères, tape à l’œil, martelés, incontournables pour les prosommateurs investis dans le « personal branding » sont la nouvelle norme. Ces patrons esthétiques, reconnaissables dans la seconde, ont des effets neurologiques pernicieux sur les utilisateurs.

 

Que suppriment-ils ?

L’ambiguïté.

Le silence et la lenteur.

La difficulté formelle, le travail artisanal de l’homo faber ; un labeur qui demande du temps, un contexte, des contradictions, le tâtonnement et la non-performance.

Les critères de goût ne sont plus l’objet de débats. Les algorithmes n’ont pas le désir comme levier de pensée, ils se contentent de le manufacturer à des fins mercantilistes.

 

« Mazout » existe pour protéger les formes d’attention traditionnelle, encore une fois, non par nostalgie, mais par désir d’humanité.


 

D. Héritages et atavismes


De Dada, nous prenons la fin de non-recevoir et l’absurdité mais nous rejetons le nihilisme.

Du Surréalisme, nous prenons l’imagination au service du rêve mais refusons le culte du génie.

Du Futurisme, le désir de régénération mais sans l’obsession de la vitesse et de la domination.

Des Situationnistes, nous prenons à notre compte la haine du spectacle mais rejetons l’élitisme déguisé en émancipation.

Du mouvement Punk, nous héritons du désir d’autonomie absolue et la rudesse mais sans nécessité d’immolation ou d’autodestruction.

De l’art cybernétique, nous acceptons la technologie comme moyen d’action créateur mais refusons d’en devenir les esclaves.

 

« Mazout » n’est pas technophobe ; mais il ne se soumet pas au Pharmakon algorithmique.

 


E. L’indépendance de l’artiste


Imaginons un couple de jeunes créateurs. Elle écrit. Lui est peintre et graphiste. Ils se réveillent et avant même le café du matin, se branchent sur leurs « stats » de la veille. « Likes », « shares », « commentaires », monétisation.

Elle efface un de ses paragraphes préférés car « ça baissera la bonne perf » du jour précédent. Lui, refait la palette de couleurs de ses derniers « Thumbnails » car les algos ont pivoté dans la nuit. Ils créent de nouveaux posts. Ils sont tous les deux prêts avant midi. Ils recommenceront à 18 heures. Leur « brand » est tout ce qui compte. Le soir, tard, ils se sentent étrangement déconnectés de leur art.

 

Ils rejettent pourtant une sensation de « burn out » ; ils font ce qu’ils peuvent pour ne pas penser à l’échec. Pourtant, ce n’est pas de cela dont il s’agit. C’est une exténuation structurelle.

 

« Mazout » est conscient que ces artistes, ces penseurs, ces créateurs, toutes et tous indépendants, font quotidiennement face à la précarité, au dédoublement de leurs forces dans des boulots alimentaires, à l’impératif constant de la e-promotion, à l’anxiété métrique qui ne leur laisse pas le temps de penser, de rêvasser, de recommencer s’ils le désirent, encore et encore le même projet.

Leur créativité, la créativité, est écartelée entre la survie au quotidien et l’absolue nécessité de pertinence en ligne.

 

« Mazout » démasque cette violence moderne et propose un écosystème diffèrent pour ses créateurs qui s’engagent à :

 

-       Construire une communauté où le dialogue, pas le diktat des algorithmes, est la force centripète.

-       Une cadence de publication aléatoire, qui laisse le temps au temps.

-       L’inclusivité comme pratique constante.

-       Le risque formel est un critère.

-       La contradiction est la bienvenue.

 


F. Nos mots d’ordre


La visibilité n’est pas la valeur de l’artiste.

La lenteur est une forme de résistance.

L’art n’est pas du contenu.

L’algorithme optimise ; l’artiste perturbe.

Les algorithmes sont les nouveaux censeurs.

Le risque ne peut être automatisé.

Le refus est structurant.

Communauté contre viralité.

Profondeur contre dopamine.


[1] Le producteur/consommateur.

 
 
 

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