L'Ange Percé III - La Prière blessée : le Christ face au silence du Père
- Philippe Nadouce

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La tétralogie intitulée "L'Ange Percé", fut écrite à la fin des années 2010. Elle s'inspire très librement de l'œuvre d'Oscar Panniza, Le Concile d'amour. Dans un premier temps, je vous propose une analyse du texte qui est d'une lecture difficile. Puis, vous disposerez d'un lien pour que vous écoutiez les textes mis en musique.
Cette troisième partie du poème ne prolonge pas simplement ce qui précède : elle en modifie profondément la lumière. Après le monde disloqué du Catalogue monstrueux et la liturgie paradoxale de L’Ange Percé, nous entrons ici dans une zone plus intérieure, plus fragile, presque douloureusement humaine. La voix qui s’élève n’est plus celle du sarcasme ni celle de la célébration ironique du trouble : c’est celle d’un Christ qui parle au Père depuis l’intérieur même du monde qu’il habite — et qu’il porte.
Lire ces vers comme une parole christique, c’est accepter d’entendre un Christ qui n’est ni triomphant ni sereinement transcendant, mais blessé, solidaire, et traversé par le doute. Il ne contemple plus la Création de loin ; il s’y agenouille. Il ne juge pas l’humanité ; il en assume le poids. Il ne se tient pas au-dessus de la boue : il s’y plonge, non par chute, mais par fidélité à son incarnation.
Dès les premiers vers, la scène est saisissante. « Ô père, hélas ! » : l’exclamation n’est pas une plainte passive, mais une adresse brûlante. Le Christ reconnaît la tension entre l’amour du Père et la réalité du monde, entre la pureté divine et la saleté humaine. Lorsqu’il dit « je m’agenouille dans les raclures », ce n’est pas une confession de faute, mais un geste radical de kénose — l’abaissement volontaire de celui qui choisit d’habiter le déchet du monde plutôt que de régner à distance.
Les « mers mortes » qu’il porte en lui deviennent alors l’image d’une Création à la fois immense et stérile, magnifique et désertée par la vie spirituelle. Le Christ apparaît ici comme un intercesseur cosmique : non seulement sauveur des âmes, mais porteur du poids ontologique du réel.
Le refrain (le choeur), qui revient comme un battement de cœur tout au long du texte, prend sous cette lumière une intensité nouvelle. « Vivre dans l’instant, c’est vivre toujours » : loin d’être une maxime hédoniste ou une tentation, ces mots dessinent une mystique de l’Incarnation. L’éternité n’est plus un au-delà lointain ; elle se loge dans l’instant vécu pleinement, dans la présence aimante au monde et au Père. La répétition du mot « éternité » n’est pas emphase : c’est une prière obstinée, presque haletante, comme si le Christ cherchait à maintenir le fil qui le relie au ciel.
Dans le second mouvement, la tonalité se fait plus grave. Le Christ reconnaît la faiblesse humaine sans mépris : il en parle comme on parle d’une blessure aimée. Le sommeil qu’il invoque n’est pas simple fatigue ; il évoque l’aveuglement spirituel du monde, l’incapacité des hommes à reconnaître sa venue. Derrière ces vers affleure le drame de Gethsémani : le Fils qui veille seul tandis que l’humanité dort.
Puis vient le moment le plus vertigineux du poème. L’homme, courbé sur sa charrue sous un « soleil noir », devient la figure de toute condition humaine : travaillant, souffrant, mais privé de lumière claire. Et soudain, le Christ ose une question que peu de théologies admettent : Dieu est-il réellement présent auprès de l’homme dans sa détresse ? « J’en doute aujourd’hui » — phrase déchirante, non pas comme reniement, mais comme cri d’un amour qui ne veut pas mentir.
Lorsque le Christ se demande « que peut même le Père face aux mystères de sa propre création ? », il ne détrône pas Dieu : il révèle la profondeur tragique du monde créé, où la liberté humaine, le mal et le silence divin s’entrelacent de manière inextricable. Ce n’est pas une accusation ; c’est une méditation sur l’énigme de la Création elle-même.
Et pourtant, malgré le doute, le Chorus revient. Comme une obstination. Comme une foi qui tremble mais ne cède pas. Le Christ ne se retire pas dans le désespoir : il continue de chanter l’éternité, non comme certitude confortable, mais comme espérance fragile et tenace.
Ainsi, cette troisième partie transforme l’ensemble du poème. Elle nous conduit du grotesque du monde au tragique de l’Incarnation, du chaos chanté à la prière blessée. Elle nous donne un Christ qui n’est pas seulement rédempteur, mais témoin lucide, compagnon des hommes, et fils qui dialogue avec le Père dans la nuit du monde.
Entrer dans ces vers, c’est accepter d’entendre un Christ moderne : profondément incarné, profondément aimant, et pourtant traversé par l’ombre. Un Christ qui ne résout pas les énigmes de la Création, mais qui les porte — et, en les portant, les éclaire autrement.
O père, hélas ! Ton amour
Que je salis, égoïste
Vois ! Je m’agenouille
Dans les raclures que j’avais
Moi-même lancées si haut !
Je porte en moi
L’épais souci Des mers mortes…
Vivre dans l’instant
C’est vivre toujours
Vivre dans l’instant
C’est vivre ton amour
Vivre l’éternité
L’éternité !
L’éternité !
Il faut bien du courage
Pour s’avouer vaincu !
Hélas, les hommes sont faibles,
Insaisissables à eux-mêmes.
Sommeil, ô sommeil !
Que ne suis-je revenu
De tes scandales !
Que ne suis-je revenu
De tes scandales !
Vivre dans l’instant
C’est vivre toujours
Vivre dans l’instant
C’est vivre ton amour
Vivre l’éternité
L’éternité !
L’éternité !
L’homme irresponsable
Courbé sur sa charrue
Creuse son sillon au soleil noir.
Est-il aussi seul qu’on le dit ?
Son père n’est-il pas toujours
Avec lui ?
J’en doute aujourd’hui.
Mais que peut même le Père
Face aux mystères
De sa propre création ?
Vivre dans l’instant
C’est vivre toujours
Vivre dans l’instant
C’est vivre ton amour
Vivre l’éternité
L’éternité !
L’éternité !

























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