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Autoportrait - En exclusivité pour la Revue Mazout

  • Feb 5
  • 4 min read

  1. Ma tête 


Bien faite ! Puisque vous le demandez.

Plus grande en dedans qu’en dehors ! Que les scientifiques se penchent dessus tellement qu’ils ne se l’expliquent pas. DANGEREUSEMENT !

Ils s’interrogent mais les savants ne savent rien ! C’est désespérant !

Ils ne sont pas idiots, prétentieux, oui. Ils confondent problèmes et mystères. Les problèmes ? On finira par les résoudre. Les autres : mystère…

Je n’en sais pas plus qu’eux mais j’avance ! La tête ne m’intéresse pas. Ce sont les jambes dans la tête qui m’interpellent !

Qu’ils sont bêtes !


Tiens ! par exemple, avec cette caboche, je rentre dans un cerf-volant, je demande aux extraterrestres de me passer les images de la bataille du Granique ! C’est dans leurs archives ! Et la mort de César, la Crucifixion d’un pauvre fou, l’exécution de Giordano Bruno !

Je leur demande aussi de me montrer le visage d’Alexandre le Grand !

Merde ! Une tête de métèque ! Je le savais ! Pas vous ? Blond à bouclettes qu’ils disent les historiens ! Et tous les autres aussi : « Blonds aux yeux bleus ! » Catégoriques ! Socrates, Platon, Jésus, Caligula, Jeanne d’Arc !


Avec ma tête, j’allume des bougies de grottes et lance de petits miroirs dans les ténèbres et pour être sûr d’avoir un ticket pour le dernier étage, comme Blaise Pascal, une petite prière.

La tête, c’est bon à tout faire !


J’oubliais : ma tête a des yeux ! Deux.

Ou trois. Je ne sais plus.

Des yeux sans malice -je suis transparent- MAIS qui voient la nuit dans la nuit.

Dès que je les ouvre, un tiers de mes neurones, des milliards ! travaillent pour me la représenter cette obscurité !

Les autres 66% ? Ils se tiennent par l’axone, errent dans les couloirs d’un hôtel construit près des pistes d’un grand aéroport. Ils trimbalent un vieux trône sur leurs épaules chimiques. UNE IDÉE DE MOI est assise sur ce trône.


  1. Ma main gauche 

Avec celle-ci, je me GRATTE.


  1. Ma main droite 

Avec celle-là, je tuerai bien l’Humanité mais après je me sentirais bien seul. Pas l’envie qui m’en manque. Hier, pour voir, j’ai trucidé le président d’un grande multinationale. Mais ça n’a rien changé. Ils en ont mis un autre à sa place, bien pire encore !

Après, c’est au trépas que j’ai adressé ces quelques mots : « c’est de la poésie ! » j’ai dit.


  1. Mes pieds 

Deux. Une presse hydraulique de 100 tonnes de pression à chaque semelle qui écrabouille des escargots sur la route.

C’est moche les escargots. Ils ont un pied dans la tête. Et ils n’avancent pas vite !

J’aurais pu devenir un Jaïn mais il m’aurait fallu acheter un chamara, un type de plumeau ! Je

l’ai pas fait. Trop d’efforts ! Alors je marche et j’écrabouille tout un tas d’infra-mondes. Qu’importe ! Je suis français, n’est-ce pas.


  1. Mon cœur 

Le bateau ivre ? La bonne blague. Mais non. Le cœur c’est « un organe musculaire situé dans la cage thoracique, derrière le sternum. »

Quoi d’autre ?

Le cœur, ce sont les entrailles, c’est le cul nu du meilleur des hominidés.

Le cœur, c’est la fin de l’espèce.

Et c’est tant mieux.

Qu’on en finisse !







L’autoportrait est un ratage



Rétrospective sur Francis Bacon à la London Portrait Gallery.


Sur le mur, à l’entrée de l’expo, une réflexion du peintre :


« I would like my pictures to look as if a human had passed between them, like a snail, leaving a trail of human presence and memory trace of paste events as the snail leaves its slime. »[1]


Avez-vous déjà touché les ailes d’un papillon ? Elles laissent sur le bout des doigts une poudre colorée, une présence à la fois esthétique et pratique puisqu’elle fait penser à du maquillage. Un fard animal qui me dégoûte, en fait. Je me frotte les mains, les essuie sur mon pantalon ; la tache a disparu mais je sens encore la présence de cette substance grasse sur ma peau et mes vêtements, le fantôme d’une beauté qui n’est plus belle hors de son contexte !


Pénétré de cette sensation, je m’enfonçai dans la première galerie.


Des présences, voilà ce que convoque Bacon. Un couple de touristes se glissa grossièrement entre moi et une toile. Je souris. Quelle ironie ! Ceux-là étaient mes limaces ! Je pouffai. La dame tourna la tête ; nos regards se croisèrent. « Vous ne faites que passer ! » lui dis-je en riant de plus belle.J’attendis qu’ils déguerpissent. Voilà ! Plus rien ne s’interposait entre moi et le portrait du pape Innocent X.


Le prélat avait la gueule ouverte ! Si véridique que j’entendis un son de trompe tibétaine sortir de son gosier ! Ses dents étaient blanches, parfaites, carnassières ! L’effroi qu’il inspirait était réussi. Quelle horreur ! Impossible de s’en détacher !


Bacon aime les ossements humains, les squelettes que l’on devine sous la peau, en transparence, comme si nous étions déjà mort ! L’Enfer ! Des lambeaux de peau torturée rebiquent, cuisent et exsudent de graisse humaine sous la flamme d’un chalumeau à la langue violette. Le tout, ravalé à la lèpre, bouillante, en perpétuel mouvement sur les visages ! Cette épouvante s’agite dans l’esprit comme une anguille monstrueuse et vorace qui vous dévorerait les yeux depuis l’intérieur du crâne !


Je tombe sur des séries d’autoportraits en triptyques ! Je lis les plaquettes mais les explications du peintre sont plates, hors sujet ! L’autoportrait est un ratage !


Il ne faut pas écouter Bacon. Il raconte n’importe quoi ! Il se prenait trop au sérieux ! Il faut le faire taire pour contempler son œuvre, pour enfin trembler, pour s’éveiller à la folie insoupçonnée qui sommeille en nous. Je contemple une mâchoire disloquée, ballante, entre dévoration et vomissement ! Effrayante !

 Vous croisez le reflet de votre visage sur une vitrine : « Qu’est-ce que je ressemble à maman ! »


L’ensemble de l’exposition est insoutenable. J’en sortis indisposé, dégoûté et angoissé. Je n’avais rien appris. Juste croisé le regard d’une bête infernale.

 

 


[1] Trad. : « J'aimerais que mes peintures donnent l'impression qu'un humain est passé devant elles, comme un escargot, laissant une trace de présence humaine et une trace mémorielle d'événements tandis que l'escargot laisse sa bave. »

 
 
 

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