Existe-t-il un gène de la monnaie ?
- Feb 17
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Ce texte est extrait d'un ouvrage sur le bitcoin : Le bitcoin, l'arme pacifique des mouvements progressistes. Ce texte en avant-première. Bonne lecture ! Et n'hésitez pas à me laisser des commentaires. L'ensemble des textes se trouve sur mon Substack : https://substack.com/@philippenadouce?utm_source=user-menu
L’abstraction de la valeur et sa matérialisation dans des objets témoignant d’un certain degré de rareté est, comme le langage, une habilité spécifiquement humaine.
La monnaie, serait le point de capiton par lequel un ensemble de prédispositions cognitives, psychiques et sociales propre à l’homo sapiens, rendrait possible la naissance d’un artefact culturel émanant d’un socle biologique palpitant de mémoire sociale. Nous l’avons vu, l’anthropologie suggère (Mauss et Polanyi) que le fait monétaire n’est pas du tout lié au troc[1]. Il est plutôt profondément imbriqué dans une structure d’obligations et de contraintes (Dons, avantages, dettes, crédits, dots, amendes, gages, etc.). En d’autres termes, la valeur de la monnaie échangée dans une communauté est un structurant social avant d’être un impératif économique.
Cette intentionnalité collective émerge d’un mécanisme biologique qui convertit l’abstraction de la valeur en pouvoir d’agir ensemble, en « coopération en but partagé[2]». A cela, il faut ajouter que la monnaie est une technologie[3] de coordination qui confère à des objets rares mais incomparables (coquillages, tabac) un code commun symbolisant la valeur. Mais à l’intérieur de cette homogénéité, le social continue d’opérer hors du cadre de neutralité technologique, comme l’a révélé Vivana Zeliner[4]. Elle a isolé des comportement de « marquage social » en fonction du contexte d’acquisition de l’argent. En d’autres termes, elle a démontré que le salaire du couple, par exemple, n’a pas la même valeur affective que celle de « l’argent de poche » donné aux enfants. Elle a mis en lumière qu’au sein des familles nord-américaines, « l’argent du mari » (le salaire) diffère de « l’argent des allocs ».
Sur un plan moral, « l’argent sale » opposé à « l’argent propre, honorable » change la valeur perçue d’une somme. Autrement dit, dans les états-nation capitalistes du XXIe siècle où la monnaie est indiscutablement homogène, fongible et universelle, les individus appliquent à l’argent une symbolique sociale particulière. La monnaie agit comme un protocole public qui structure l’action collective. Mais en aucun cas, il s’agit pour nous d’affirmer qu’il existerait un « gène de la monnaie ».
Nous avons démontré que l’être humain a, cependant, des dispositions générales (symbolisation, abstraction, coopération, etc.) qui rendent la monnaie, la dette et le crédit possibles. De nombreuses recherches scientifiques avancent qu’il existe un « sens du nombre » préverbal (Dehaene[5]) inné chez le nourrisson. Ce Système d’Appréhension Numérique (SAN) serait partagé avec d’autres primates et serait la raison de l’apprentissage ultérieur des mathématiques et, par conséquent, de l’unité de compte pour l’Homme.
De surcroit, l’abstraction de la valeur dépasse le statut d’artefact culturel et répond à des mécanismes biologiques propres à l’homo sapiens. Nous mettons quotidiennement « un prix » sur des objets hétérogènes qui ne sont comparables ni par leur ontologie, ni par leur utilité[6]. Ces « choses », ces concepts, sont cependant rendus comparables par nos capacités neurobiologiques. Nous le voyons, envisager une prédisposition à la monnaie est du domaine du possible puisque notre intelligence réduit la diversité du monde à une métrique interne commune qui engendre la technologie de la monnaie. Cette prédisposition à la création de la monnaie est l’extension culturelle et sociale d’un mécanisme neuronal modulé par l’émotion et la mémoire sociale (V. Zelizer).
En somme, rien n’indique que la monnaie soit inscrite dans notre code génétique mais la capacité de notre espèce à symboliser, synthétiser, compter, produire, comparer, échanger et coopérer en vue de vivre en communauté est indéniable. La vie en société implique la nécessité d’une coordination à grande échelle. Ce n’est pas inné pour l’argent. Nous dirons plutôt que le fait monétaire est une optimisation des capacités intersubjectives humaines qui font de la monnaie une technologie attendue chez l’Homme et rend la monétisation de la valeur inévitable dans des économies riches et complexes.
En somme, les États-nations saisissent et concentrent ce pouvoir ; ils ne le créent pas ex nihilo. C’est le peuple qui, en fin de compte, est le garant unique de l’existence de la monnaie. Cette dépossession théorique est contre-intuitive et le Bitcoin a rendu patente cette vérité. Il a prouvé qu’une monnaie pouvait être subtilisée des mains du pouvoir et placée sur un réseau numérique public, décentralisé et massivement distribué, hors du contrôle de la puissance publique. Ce n’est pas en soi une invention sortie de nulle part mais la révélation d’un pouvoir caché de l’argent, l’extension des limites théoriques de l’abstraction de la valeur jusque-là confinés dans un cadre chartaliste, indépassable. À cela, il faut ajouter que la cryptographie, adaptée à un système de paiement unique, a rendu possible une autre manière de créer de la confiance à partir de la capacité humaine à s’investir dans une abstraction.
En cela, nous le verrons, l’essence du bitcoin n’est pas si étrange que cela mais ce qui le différencie de la monnaie fiduciaire (euro, dollar, etc.), est son infrastructure distribuée qui replace l’abstraction monétaire dans des finalités collectives et décentralisées.
Je vous retrouve sur mon Substack pour en savoir plus :
[1] En aucun cas nous nions l’existence du troc. Nous le resituons dans une catégorie d’évènements circonstanciels telles que les guerres, les famines, etc. Il arrive donc que des individus ou des groupes se livrent au troc pour survivre mais en aucun il peut répondre aux besoins d’une économie communautaire diversifiée. Sur le sujet, Cf., David Graeber : « Debt : the first 5000 years. »
[2] Cf., M. Tomasello: “Shred Intentionality”, Jan. 2007, in https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/17181709/
[3] Il faut insister sur point : la Monnaie est d’abord une technologie qui, depuis le début de notre civilisation, a évolué par le biais d’une innovation constante dont le dernier rejeton est le bitcoin.
[4] Professeure de sociologie à l’université de Princeton. Cf., « The Social Meaning of Money », 1994.
[5] Stanislas Dehaene (1965). Consulter ses travaux au Collège de France sur le système neurocognitif.
[6] Il me reste 50 euros, vais-le les dépenser dans une chemise ou un bon restaurant ?




















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