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Manifeste littéraire

  • Jan 31
  • 22 min read

Updated: 6 hours ago

La semaine dernière, à Madrid, j’ai assisté au 49e anniversaire du « massacre d’Atocha » dans l’auditorium Antonio Camacho du syndicat espagnol « Comisiones Obreras. ». Le 24 janvier 1977, un groupe de terroristes d’extrême-droite, liés à l’état franquiste, fait irruption dans un cabinet spécialisé en droit du travail, situé rue Atocha, et abat quatre avocats et un syndicaliste.


La maîtresse de cérémonie était une militante de gauche radicale, journaliste, Maria Nebot. Elle ne mâchait pas ses mots. « Le fascisme revient et que fait la gauche ? »

Moyenne d’âge dans la salle : 70 ans ! Passons.


Après un long discours indigné, un rien ennuyant, elle termina sur un appel qui me fit tendre l’oreille : « La gauche doit embrasser la technologie, toute la technologie pour faire face aux défis du monde actuel ! Pour faire face à la droite et à l'extrême droite qui domine ces technologies ! Dans le cas contraire, la gauche disparaitra. »


Un argument d'une actualité brûlante qui ne touche pas seulement la gauche espagnole. Ici, en France, le constat est aussi extrêmement navrant. Tout aussi inepte.

À l’aune des innovations et des changements technologiques qui se succèdent de plus en plus rapidement, j’avoue avoir renoncé à convaincre mes amis « de gauche », sur le sujet. Ils traînent les pieds, tournent autour du pot, maugréent, sont de mauvaise foi ; la « quantité d’eau utilisé pour chacune de mes recherches sur ChatGPT ! » Voilà le type d’argument ! C’est exténuant ; et puisque « l'on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif », j’ai jeté l’éponge.

Depuis plus de dix ans, j'étudie ce changement de paradigme et tente de rester à la page. Je suis un spécialiste de la blockchain et des cryptomonnaies (Je possède un Mastère en « Digital Currency »), et depuis peu, je me passionne pour l’Intelligence Artificielle.




Le manifeste que je mets ici en ligne est un « work in progress » pour les artistes. Un travail que j’amende dès que ma pratique artistique se heurte aux défis créatifs, philosophiques et éthiques qui sont sur le point de transformer la pratique de l'art dans sa matrice et la survie matérielle des artistes.

Ce manifeste fut initialement conçu pour une revue littéraire française : Mazout, créée et dirigée par le poète Nicolas Fraigniaud. Je le publie intégralement.

Bonne lecture ! Et n'hésitez pas à me laisser des messages ! Je serai enchanté d'en discuter avec vous.





LE MANIFESTE MAZOUT


 

 



A. Préambule : Pourquoi « Mazout » ?


« Mazout » est d’abord un combustible ! Liquide, visqueux et sombre, obtenu par distillation, utilisé, nous le prétendons, pour relancer les chaudières éteintes de l’émancipation, pour réchauffer le grand corps malade de la création en court-circuitant l’autorité algorithmique.

 

« Mazout » ne s’enflamme pas à froid, il faut le compresser, l’opprimer, le maltraiter pour que ses particularités, sa fonction première se réveille.

 

« Mazout » est attentif, réfléchi, aguerri, patient et courageux. Son utilisation génère des émissions de particules fines. Sa composition est complexe, sa pureté incontestable, ce qui le rend non adapté aux esprits standardisés, marketing-compatibles.

 

« Mazout » est né de la friction, de la chaleur, du résidu.

 

« Mazout » existe, au cœur de la culture contemporaine, sournoisement réorganisée par d’invisibles machines, qui décident ce qui mérite d’être vu, lu, écouté, reconnu, disséminé, financé et archivé. Ces machines sont les algorithmes, leur ADN sont les mathématiques, leur but, la reproduction et la dissémination de formules non-neutres au service du grand capital ; des outils extrêmement efficaces créés pour capturer l’attention, standardiser les désirs, discipliner les citoyens, anticiper, façonner leur avenir et détruire la planète.

 

« Mazout » est un magazine indépendant soutenu par des artistes, des créateurs, des philosophes qui refusent le totalitarisme -car c’est de cela dont il s’agit- des désirs frelatés, de la consommation aveugle, de la création littéralement « décérébrée », canalisée à son insu, dépossédée de sa liberté créative.

 

« Mazout » n’est pas nostalgique. Il est cependant l’héritier des Canuts de Lyons, représentant la lutte contre un système qui, par l’intermédiaire des machines, réduit l’humain à une valeur d’ajustement pour des modèles d’optimisation cybernétiques, détruit le travail de l’homo faber, son autonomie et son universalisme.


Aujourd’hui, les algorithmes sont les nouveaux métiers à tisser.

Ils ne tissent plus la laine ou la soie, mais la visibilité.

Ils n’exploitent plus les corps mais l’attention et l’opinion publique.

 

« Mazout » s’élève contre la violence généralisée imposée aux peuples par les agissements de règles opératoires informatiques qui décident non seulement de « qui existe » et « qui doit être invisibilisé » mais aussi de « ce qui peut être dit » et de « ce qui doit être tu », et ce, sur l’ensemble de la planète, en temps réel, 24 heures sur 24.

 

« Mazout » résiste aussi contre les effets de la jonction, maintenant consommée, entre le système algorithmique et les appareils de répression de l’état.

 

La révolte de « Mazout » est non-violente, culturelle, esthétique, sociale et politique. Nous revendiquons le droit de création sans permission, de réflexion sans manipulation, de liberté de choix sans doxa productiviste et performative, la mise en œuvre d’un moratoire contre l’intelligence artificielle, une émancipation totale de la soumission au jugement algorithmique de l’ordre établi.

 

Le combat de « Mazout » est d’organiser la résistance contre une culture laminée et transformée en « feed » sans fin, optimisé en temps réel sans que nous nous en rendions compte, sans que nous puissions même désirer autre chose que ce qu’il ambitionne.



B. Diagnostique : le pouvoir algorithmique


Les algorithmes ne sont pas des outils ; ce sont des caciques.

 

Ils organisent, filtrent, autorisent, refusent, censurent, recommandent, et enterrent. Ils hiérarchisent les esprits, récompensent la soumission, la rapidité d’exécution sur la profondeur, la réflexion et la contemplation. Leur credo est de privilégier la haute fréquence d’intervention sur l’intention sentie ; le connu, et ce qui a fait ses preuves sur les réseaux/marchés au détriment de la découverte. Alchimistes du profit, ils métamorphosent l’émotion en monnaie, en « followers », en « likes » ; transforment l’utilisateur en « producteur » autoexploité dont le seul rôle est de produire indéfiniment pour la machine.

 

En termes d’économie politique, les réseaux sociaux, et les plateformes dont le « business model » est de traiter les données créés gratuitement par le « prosommateur[1] » branché au « feed », extraient de la valeur d’une production sociale et culturelle sans assumer aucune responsabilité morale sur cette production.

 

Dans les vastes contrées du post-capitalisme, « l’économie de l’attention » présente la visibilité, la lisibilité, comme parangon de liberté et d’émancipation personnelle mais il s’agit plutôt d’un chantage émotionnel qui se réduit à : adapte-toi ou disparais (Euphémisme du « marche ou crève » des boomers) ! Culturellement, cette organisation des esprits accélère, hystérise, le processus d’uniformisation qui accompagne toute économie de masse dont le mouvement d’inertie est de réduire la forme, le ton, la portée, des idées à développer et des sujets à traiter. Dans ces conditions, l’art et la réflexion sont condamnés à ne devenir que du « contenu » éphémère. À l’inverse de l’existence, le risque devient de l’inefficience. La recherche est substituée par des « recettes » simples et rapide à mettre en œuvre.

 


C. Une lutte esthétique


Les courants esthétiques résultants des tensions sociales légitimes sont aujourd’hui dépassés. Ce qui est récompensé n’est plus la qualité du beau mais la compatibilité à la standardisation mathématique. Les formats courts, immédiatement intelligibles, émotionnellement puissants et éphémères, tape à l’œil, martelés, incontournables pour les prosommateurs investis dans le « personal branding » sont la nouvelle norme. Ces patrons esthétiques, reconnaissables dans la seconde, ont des effets neurologiques pernicieux sur les utilisateurs.

 

Que suppriment-ils ?

L’ambiguïté.

Le silence et la lenteur.

La difficulté formelle, le travail artisanal de l’homo faber ; un labeur qui demande du temps, un contexte, des contradictions, le tâtonnement et la non-performance.

Les critères de goût ne sont plus l’objet de débats. Les algorithmes n’ont pas le désir comme levier de pensée, ils se contentent de le manufacturer à des fins mercantilistes.

 

« Mazout » existe pour protéger les formes d’attention traditionnelle, encore une fois, non par nostalgie, mais par désir d’humanité.


 

D. Héritages et atavismes


De Dada, nous prenons la fin de non-recevoir et l’absurdité mais nous rejetons le nihilisme.

Du Surréalisme, nous prenons l’imagination au service du rêve mais refusons le culte du génie.

Du Futurisme, le désir de régénération mais sans l’obsession de la vitesse et de la domination.

Des Situationnistes, nous prenons à notre compte la haine du spectacle mais rejetons l’élitisme déguisé en émancipation.

Du mouvement Punk, nous héritons du désir d’autonomie absolue et la rudesse mais sans nécessité d’immolation ou d’autodestruction.

De l’art cybernétique, nous acceptons la technologie comme moyen d’action créateur mais refusons d’en devenir les esclaves.

 

« Mazout » n’est pas technophobe ; mais il ne se soumet pas au Pharmakon algorithmique.

 


E. L’indépendance de l’artiste


Imaginons un couple de jeunes créateurs. Elle écrit. Lui est peintre et graphiste. Ils se réveillent et avant même le café du matin, se branchent sur leurs « stats » de la veille. « Likes », « shares », « commentaires », monétisation.

Elle efface un de ses paragraphes préférés car « ça baissera la bonne perf » du jour précédent. Lui, refait la palette de couleurs de ses derniers « Thumbnails » car les algos ont pivoté dans la nuit. Ils créent de nouveaux posts. Ils sont tous les deux prêts avant midi. Ils recommenceront à 18 heures. Leur « brand » est tout ce qui compte. Le soir, tard, ils se sentent étrangement déconnectés de leur art.

 

Ils rejettent pourtant une sensation de « burn out » ; ils font ce qu’ils peuvent pour ne pas penser à l’échec. Pourtant, ce n’est pas de cela dont il s’agit. C’est une exténuation structurelle.

 

« Mazout » est conscient que ces artistes, ces penseurs, ces créateurs, toutes et tous indépendants, font quotidiennement face à la précarité, au dédoublement de leurs forces dans des boulots alimentaires, à l’impératif constant de la e-promotion, à l’anxiété métrique qui ne leur laisse pas le temps de penser, de rêvasser, de recommencer s’ils le désirent, encore et encore le même projet.

Leur créativité, la créativité, est écartelée entre la survie au quotidien et l’absolue nécessité de pertinence en ligne.

 

« Mazout » démasque cette violence moderne et propose un écosystème diffèrent pour ses créateurs qui s’engagent à :

 

-       Construire une communauté où le dialogue, pas le diktat des algorithmes, est la force centripète.

-       Une cadence de publication aléatoire, qui laisse le temps au temps.

-       L’inclusivité comme pratique constante.

-       Le risque formel est un critère.

-       La contradiction est la bienvenue.

 


F. Nos mots d’ordre


La visibilité n’est pas la valeur de l’artiste.

La lenteur est une forme de résistance.

L’art n’est pas du contenu.

L’algorithme optimise ; l’artiste perturbe.

Les algorithmes sont les nouveaux censeurs.

Le risque ne peut être automatisé.

Le refus est structurant.

Communauté contre viralité.

Profondeur contre dopamine.






G. Engagements


Le Manifeste Mazout n’est pas une déclaration de pureté. C’est une déclaration de responsabilité. Son but n’est pas de décider qui est « dans » ou « hors » du projet mais de définir le type d’environnement culturel à construire pour l’ensemble des artistes et des créateurs.


« Mazout » n'est pas un mouvement identitaire, c'est un mouvement conditionnel. La question n'est pas de savoir qui vous êtes, mais quelles structures déterminent ce que vous pouvez devenir.


Une fois le problème identifié, nous partons d'un diagnostic clair : la culture contemporaine s’est automatisée, régie par des systèmes qui façonnent la visibilité, le goût et la légitimité. Les algorithmes classent, filtrent, recommandent et enterrent pour des raisons purement commerciales et politiques. Ils récompensent la rapidité émotionnelle plutôt que la profondeur, la fréquence plutôt que l'intention, la reconnaissance plutôt que la découverte. Ils transforment l'attention en monnaie d'échange et les créateurs en travailleurs auto-exploités, pour la plupart non rémunérés, dont la production culturelle et artistique alimente une machine à l’appétit infini. Il ne s'agit pas de censure au sens classique du terme, mais d'effacement statistique : pas d'interdiction, juste une disparition par négligence, un droit d’entrée conditionné par des impératifs marketings insensés car opaques.

Néanmoins, nous refusons l'illusion réconfortante d'un « avant et après ». Ce qui nous arrive aujourd’hui n’est pas nouveau. Oui, l'intelligence artificielle et les réseaux sociaux conditionnent les esprits, anticipent les désirs et forment les goûts et ce, à notre insu. Mais le conditionnement, -car c’est bien de cela dont il s’agit-, est hélas notre lot. La fabrication du consentement est depuis longtemps une stratégie protégée et défendue par une industrie : Edward Bernays[1], l'a explicité et mis au service des classes dominantes qui ont toujours cultivé l’art de la persuasion, de la distraction et de la discipline sociale.


Ce qui change aujourd'hui, ce n'est pas l'existence du conditionnement, mais son mécanisme, son ampleur et son opacité. Le « spectacle » s'est déplacé vers des infrastructures qui sont désormais purement algorithmiques et de plus en plus politiques. Son cœur opérationnel est l’Internet et les géants de la tech. Nous sommes face à un paradoxe aux conséquences historiques : même lorsque les élites possèdent et financent les entreprises qui déploient ces systèmes, ceux-ci fonctionnent souvent comme des boîtes noires, produisant des résultats que leurs concepteurs ne comprennent pas entièrement et ne peuvent pas prédire complètement.


domination s'est dotée d'un pilote automatique qu’elle pourrait ne plus contrôler dans les années à venir. À court et moyen terme, ce pilote automatique semble répondre aux desiderata de l'ordre établi : les normes intellectuelles déclinent (accompagné d’une baisse du QI moyen en Occident) ; l'environnement informationnel devient plus bruyant et plus polarisé sur le plan émotionnel ; les controverses insignifiantes prennent le pas sur les questions structurelles ; la célébrité est l’obsession des jeunes générations, le cynisme et la résignation se répandent ; l'imagination sociale et philosophique se rétrécissent, rendant toute alternative irréaliste.


L'algorithme ne se contente pas de distraire et de pousser à la consommation : il éreinte. Il ne se contente pas d'induire en erreur et de démoraliser : il fragmente.


Il ne se contente pas de divertir : il remplace la politique par des réactions compulsives néo-fascisantes.



H. La machine : le maître des maîtres


Il existe une autre dimension du problème, moins discutée et peut-être plus inquiétante. Ceux qui bénéficient de la machine y sont également exposés. Ils sont guidés par la logique du marché et de l‘accumulation des richesses, certes, mais rien ne garantit que l'orientation à long terme de ces technologies reste alignée sur les intérêts d'une classe sociale, car le comportement algorithmique résulte d'incitations, de données et de boucles de rétroaction qui peuvent muter rapidement. Lorsque la gouvernance culturelle est automatisée, le pouvoir devient à la fois plus efficace et plus instable.


« Mazout » existe pour résister à cette domination instable, non pas par la nostalgie, mais par la construction, non pas par la colère mais par la compréhension et l’attention. La résistance seule ne suffit pas. La négation sans construction devient rituel névrotique. Le refus sans organisation devient un mode de vie nihiliste. La critique sans structure devient une posture.


« Mazout » se définit donc comme un projet d'infrastructure culturelle et d’action autonome des individus à l’intérieur de communautés de penseurs et de créateurs.


Sa conviction fondamentale est simple et se décline comme suit :


L'art a besoin d'écosystèmes, pas de plateformes.

Les plateformes exploitent. Les écosystèmes soutiennent.

Les plateformes optimisent. Les écosystèmes cultivent.

Les plateformes classent. Les écosystèmes relient.

 

« Mazout » construit des circuits lents de création, de réflexion, de circulation des idées, de préservation et de soin. Il ne s'intéresse pas à la viralité, mais à la continuité, au long mûrissement. Pas à l'amplification, mais à la transmission. Pas à la performance, mais à la présence.


Aux confins de notre réflexion, nous opposons le mythe du génie isolé à celui de l'artiste influenceur. Deux figures extrêmes et solitaires qui s’opposent par leurs idiosyncrasies particulières. Le premier est un créateur indépendant qui sert de pont entre les communautés humaines soutenues par des structures, protégées par un destin collectif. Le second est un auto-exploité, un homme de main de l’algorithme, qui ne travaille pas pour le bien de l’humanité et dont la doxa est celle des marchés.


« Mazout » n'est pas technophobe. La technologie est un moyen, un outil. La gouvernance est le problème. Le contrôle est le problème. L'extraction est le problème. L'automatisation sans responsabilité est le problème. Le véritable conflit n'est pas entre les humains et les machines, mais entre les systèmes centrés sur l'humain et les systèmes centrés sur le profit issus du totalitarisme algorithmique.


« Mazout » privilégie la pluralité humaine au classement automatisé, aux choix émotionnels artificiellement sollicités, le temps à l'accélération, l'attention à la distraction et aux « multitasking ».

« Mazout » accepte la contradiction. Il refuse le dogme. Il comprend que toute structure émancipatrice peut devenir oppressive si elle n'est pas continuellement remise en question.


« Mazout » ne promet pas le succès. Il promet des conditions : pour la dignité, pour le risque, pour l'échec, pour la lenteur, pour un travail qui peut perdurer au-delà du flux.


Et à une époque régie par l'optimisation, la dignité elle-même devient une forme de résistance.


I.              Nouvelles frontières créatives à l’ère de l’IA


Il est tentant de croire que l’intelligence artificielle (IA) n’est qu’une avancée technologique, un outil, certes, plus sophistiqué qu’un marteau mais un outil cependant qui, comme toute nouveauté, étend les capacités humaines. Les différences avec les machines analogiques sont bien connues : l’IA renforce l’influence algorithmique sur notre système cognitif, nos jugements et nos propres désirs.


Notre plus grande préoccupation n’est pas de savoir qui utilise l’IA comment elle intégrée dans notre vie, comment elle agit et métamorphose l’esprit lui-même. Ainsi, lorsque les IA dépasseront l’intelligence humaine, le sort de l’artiste au sein de notre société sera pleinement remis en question.


Les réflexions du collectif « Mazout » tendent, en premier lieu, à diviser la société en deux camps. Le premier est formé par ceux qui comprennent l’IA –ses retombées psychologiques, l’importance de ses fonctions substitutives, ses avantages commerciaux, ses conséquences politiques, etc. Ce groupe est alors tenté de l’utiliser intelligemment, stratégiquement, à l’aide de puissants garde-fous, réfléchis et métacognitifs. Il inclut bien entendu les créateurs de ses technologies (PDG de grandes entreprises numériques, technologistes, investisseurs, etc.) qui, détrompons-nous, savent parfaitement ce qu’ils font mais qui, guidés par les lois de la concurrences, sont emportés dans une fuite en avant qui n’a que faire des considérations éthiques et démocratiques dès qu’elles menacent le fragile équilibre entre profit et survie.


Le second groupe, est ce qu’on appelle le peuple du divertissement, les masses. Celles-ci adoptent de manière enthousiaste, assez naturellement (Voyez comment on est passé des salles de cinémas à Netflix et ce, en quelques années), les changements technologiques qui facilitent leur vie quotidienne, sans se soucier des profondes implications qu’elles provoqueront à moyen terme sur le monde du travail, la créativité ou le rapport que tout citoyen doit entretenir avec la vérité et la cohésion sociale. Cette distinction est bien évidemment incomplète mais c’est un point de départ que nous affinerons dans les prochains paragraphes.


Le collectif « Mazout » est conscient que la connaissance acquise ne garantit pas la liberté de l’individu. Dans les sociétés développées, où la place du secteur tertiaire est prépondérante, les populations perçoivent les risques des IA mais se voient dans l’incapacité économique de les éviter et, ce qui est pire, d’échapper à leur dangers. Une architecte, un designer, un professeur d’université qui, en privé, avouent volontiers détester l’IA, se voient dans l’obligation d’étudier puis d’utiliser des softwares génératifs pour conserver leur travail. Aujourd’hui, la grande majorité des emplois du tertiaire demandent une activité intellectuelle et créative conséquente, et celle-ci s’appuie de plus en plus sur l’IA quand les gains de productivité le demandent. Il s’agit d’une coercition structurelle qui ne laisse aucun choix aux travailleurs malgré leur connaissance des périls de l’IA.


Ainsi, « Mazout » affirme que le danger n’est pas dans la dichotomie informés/ignorants, mais plutôt entre ceux qui ont encore un pouvoir sur l’IA et ceux pour qui cette nouvelle technologie devient un environnement auquel il est impossible d’échapper. Les premiers décident quand et comment l’utiliser (ou même s’ils doivent l’utiliser) ; les autres sont « gérés », « mesurés » automatisés, ou remplacés par l’intelligence algorithmique. Cette automatisation cache une nouvelle prolétarisation des travailleurs et des cadres qui ne peut que déboucher sur une perte complète d’autonomie, une épidémie de suicide et de maladies mentales.


Cela ne manquerait pas de bouleverser le champ politique et social des économies post-capitalistes occidentales. En effet, l’oligarchie consolidera son pouvoir alors que la majorité, victime des diktats algorithmiques, non seulement dans le monde du travail mais aussi dans celui de la consommation et des loisirs, devra concéder une détérioration drastique de son niveau de vie matériel mais aussi existentiel. La culture sera alors profondément liée à l’optimisation des désirs et prendra définitivement le pas sur l’imagination. La créativité se bornera à la performance plutôt qu’à l’expression spontanée et curative d’un esprit à la recherche de sa réalisation.


La tâche de « Mazout » n’est pas seulement d’éduquer et de dénoncer les dérives du monstre algorithmique mais surtout de construire un espace et des pratiques créatives où l’acte de créer soit purement humain, ou (puisque nous ne sommes pas contre l’utilisation de l’IA) purement décidé par l’humain et si l’IA, intervient, elle sera convoquée par le créateur et non imposée par une volonté oligarchique éthiquement frelatée. Un espace où chaque créateur pourra revenir sur son travail indéfiniment, hors de toute ingérence algorithmique, en prenant le risque d’échouer si nécessaire.


En d’autres termes, il ne s’agit pas ici de rejouer l’antique lutte entre l’homme et la machine, mais de combattre sa nouvelle forme : l’agentivité contre l’automation, la lutte de la liberté contre la gouvernance par le code informatique automatisé.


Où doit alors se positionner l’artiste ? Comment l’intelligence artificielle peut-elle être utile au créateur d’art et d’idées ? Comment celui-ci doit-il la concevoir sans perdre son autonomie humaine ? Pourquoi est-il essentiel de s’en préoccuper aujourd’hui ? Sommes-nous déjà vaincus à notre insu ? Nos instincts, nos désirs, sont-ils déjà la proie de l’intelligence algorithmique ?


 

J. L’artiste dans toute sa splendeur


Pour le collectif « Mazout », l’artiste cesse d’être un utilisateur de l’IA pour s’en emparer et la gouverner. S’en emparer pour étendre ses conquêtes créatives, pour conserver la souveraineté sur sa production, ses intentions et son jugement artistique.


S’il parvient à tenir bon, l’hydre algorithmique se transforme alors en un puissant allier plutôt qu’un destructeur d’humanité, en un laboratoire plutôt qu’une ligne de production non-intentionnelle, en instrument cognitif et non en co-auteur aux intentions obscures.


L’artiste a devant lui une manne qui lui offre d’étendre son imagination, non de la remplacer. Le vrai créateur se construit dans l’action ; il est à la fois démiurge et apprentis ; la métacognition est à la fois son moteur et sa sève. Grâce à l’IA, un projet, un concept, se transforment en une exploration exhaustive qui part dans de nombreuses directions, offrant au passage des associations d’idées nouvelles et des angles conceptuels qui jaillissent en ramifications et s’offrent comme autant de « terrains de jeux ». L’artiste définit les questions, les buts ; il improvise librement devant les variations offertes par l’IA ; variations qu’il peut rejeter, discuter, et remettre partiellement en question car la décision finale revient à l’humain.


Le propre de l’artiste est de créer des connexions là où le commun de mortels ne voit qu’une succession de données sans corrélations, sans signification. Avec l’aide de l’IA ce potentiel connexionnel est démultiplié ; l’imagination est alors assistée pour engendrer un mapping beaucoup plus vaste, comparer des mouvements, des styles, des techniques, des ontologies, issus de très grandes quantités de matériel de référence instantanément accessibles et exploitables. Ici, l’IA informe en fonction des nécessités et des questions de l’artiste. Elle ne remplace pas le cœur de la réflexion.


En d’autres termes, et pour prendre un simple exemple, c’est comme si le créateur demandait de l’aide à de multiples spécialistes humains substitués pour l’occasion par un docteur algorithmique tout puissant et sympathique. On pourra objecter à cette démonstration que les IA « hallucinent » fréquemment et qu’elles sont souvent la sources de graves erreurs. Cette assertion est vraie si l’utilisateur n’est pas lui-même un spécialiste de l’espace qu’il explore. Dans la vie quotidienne comme en ligne, il ne faut jamais rien prendre pour argent comptant. C’est ce qui différencie les rapports de maturité et les liens momentanés de connexions superficielles hasardeuses et potentiellement nocives.

 


L’information comme matière première à transformer


            La machine utilisée par l’artiste crée-t-elle ? Un appareil photo en mode automatique crée pour nous une image. Disons-nous alors que la machine a la paternité de la photo ? Non. Nous assumons que le cadre et l’instant choisi sont le résultat d’un choix indiscutable de la personne qui a pris le cliché. Et s’il s’agit d’un photographe professionnel, ce dernier prendra en charge le réglage des objectifs. La machine exécute, l’humain exploite le résultat. Pour un artiste collaborant avec une IA, il en va de même.


Le résultat d’une recherche n’est pas une création (elle peut l’être si l’artiste le décide) mais une matière première esthétique qui lui appartient de modifier pour en obtenir des qualités particulières. Prenons un exemple simple ; une œuvre picturale héritée d’un procédé cher à A. Warhol. Voici une photo de graffiti prise dans le quartier de Pigneto, à Rome :





Cette image est le résultat de deux processus. Le premier fut la capture de l’image par un iPhone sur un mur puis son traitement par l’IA pour éliminer les impuretés. Le simple fait d’avoir extrait ce graffiti de son contexte initial et de l’avoir esthétiquement « nettoyé » est en soi un acte artistique d’une valeur qu’il appartient à chacun d’apprécier ou de mépriser, là n’est pas la question. Ce qui compte sont les étapes suivantes, celles de l’exploitation artistique de cette première image.


Après plusieurs heures de travail/collaboration avec l’IA, l’auteur a obtenu le résultat suivant. Il est à noter que le contenu critique qui se dégage de l’œuvre achevée fut, dès le début, l’idée de l’auteur et non pas de l’IA. Cette dernière n’a fait que traiter le graphisme proposé par le créateur :

 


 

La forme des interférences qui servent de tête ou de cerveau au personnage anonyme fut proposée par l’IA est acceptée par l’auteur. Il en est de même pour l’esthétique de la « tête-dédale » du samedi. Les interférences sont différentes de l’original mais la sémiotique reste la même et est voulue, défendue, créée par l’auteur, non pas par l’IA. Celle-ci n’a en aucun cas été créatrice. Elle fut utilisée comme génératrice et utilisatrice de matière première -formes, textures, couleurs, etc.- possédant des qualités esthétiques particulières, certes, pensées par l’auteur.


Quel a été le travail de l’IA dans la création de cette œuvre ? Eh bien, elle s’est chargée de proposer des variantes, de « nettoyer » l’image originale, de répéter des « patterns », en somme de seconder le créateur dans sa quête artistique.


Un artiste qui traite l’IA comme un technicien, ne demande pas : « Fais-moi une œuvre, un produit fini ! » Il demande plutôt : « Seconde-moi ! Donne-moi des fragments, des idées, avec lesquels je puisse travailler. » C’est alors que le vrai travail créatif commence !


Une analogie simple et clair est celle de l’argile utilisée pour faire du modelage. C’est une substance qui d’une certaine façon possède sa propre vie, un caractère avec lequel le sculpteur doit composer. L’autonomie du créateur devant une substance « vivante » est décisive. C’est lui qui, à tout moment, décide de conserver, de transformer, de recommencer l’œuvre sur le tour.


L’IA acceptée comme « substance vivante » fournit des possibilités, mais l’artiste, lui, propose une intention, un jugement, une signification transcendantale. Dans l’expérience artistique présentée plus haut, l’IA a étrangement contaminé l’exercice de création de façon intelligente et productive pour l’auteur et celui-ci n’a pas copié ce que la machine algorithmique lui offrait ; il a accepté un dialogue et ne s’est jamais senti, l’instrument, l’exécutant de « prompts » qui le dépossédaient de son statut.


En clair, l’artiste qui utilise l’IA, s’il est intègre, affirme que celle-ci n’est pas une co-artiste, ni son remplacement, ni le moyen d’aller plus vite dans l’obtention d’un résultat. Il s’agit plutôt d’une nouvelle forme de matière réfléchissante non-biologique, un hybride surprenant qu’il est possible de manipuler, de déformer, reformer dans le but de se l’approprier.


 

K. La Gauche et l’Intelligence Artificielle : un faux antagonisme


Avons-nous cru un jour que la technologie nous donnerait plus de liberté, moins de travail, plus de temps libre ? En avons-nous rêvé ? C’est pourtant ce qu’on nous avait promis !


Hélas, nous avons écopé d’une soumission aux machines. L’abondance s’est sans doute produite pour les Occidentaux -prenons le terme avec des pincettes- mais la contrepartie fut que, dans le feu du processus d’accumulation du capital, nous avons été « optimisés », au nom du progrès.


Nous n’avons jamais eu accès à tant de puissance technique, et nous sommes politiquement plus désemparé que jamais ; isolés, soupçonneux et démoralisés. Depuis l’invention d’Internet, un gigantesque mouvement de dématérialisation du monde vers la Toile s’est produit (L’audiovisuel, l’argent, l’éducation, partie de la production de biens et de services, etc.). La gauche, les mouvements politiques émancipateurs, et les syndicats ont constamment perdu du terrain face aux pressions venant de la classe possédante.


On dit que le progressisme se méfie de la technologie, voire qu’il la déteste, la rejette. C’est une carricature qui sert les intérêts de ceux qui profitent le plus de ces bouleversements technologiques.


La Gauche n’a jamais été contre les machines.


La Gauche a toujours lutté contre ceux qui contrôlent les machines et les moyens de production.


La Gauche résiste, non pas à l’IA mais à la force politique qu’elle est en train d’acquérir : opaque, centralisée, imprévisible, ultra-capitaliste, et indifférente à la souffrance humaine.


Le collectif « Mazout » refuse de marcher sous la bannière de la nostalgie ; loin de nous l’envie de revenir à l’époque pré-numérique, à la charrue et la lampe à huile ! Nous ne sommes pas des réactionnaires déguisés en avant-gardistes !


Nous résistons car la dignité humaine est une valeur qui perd de sa force. Il nous semble que l’avenir ne pourra être, si elle vient à disparaître.


Nos ennemis ne sont pas les machines.


Nos ennemis sont les forces qui affirment qu’un monde gouverné par l’algorithme est imparable et qu’il est notre destin.


 



 

1.    Fabrication du consentement


Les classes possédantes ont appliquées à la lettre les recettes du père de l’industrie des relations publiques (Cf. Edward Bernays) et les résultats furent étonnants. Les économies modernes transforment aujourd’hui les désirs de leurs citoyens/consommateurs en obéissance systémique. La propagande est une vieille manie autoritaire certes, mais au tout début des années 2010 et depuis peu, avec l’invention de l’IA, la manipulation a muté en automation. Ce qui, il n’y a pas si longtemps demandait des armées de journalistes et de publicistes, requiert aujourd’hui quelques lignes de code informatique et des réseaux sociaux.


La rhétorique capitaliste opère aujourd’hui par sélection algorithmique et son influence est de plus en plus difficile à détecter car elle se situe dans des tables statistiques et dans les boîtes noires des banques de données automatisées. Le Spectacle ne s’exprime plus par des voix, des images, et des idéologies ; il chuchote derrière un mur de probabilités, de prédictions, de diktats déguisés en libre choix et de « feeds » personnalisés. Les citoyens ont déserté les institutions de l’ordre social et sont maintenant des utilisateurs, des « users » dont le temps de cerveau disponible est très précisément automatisé.


 

2.    Où se trouvent les véritables danger de l’automation par l’IA ?


Le collectif « Mazout » ne voit pas l’IA comme une libération mais comme une amplification de l’ensemble des mécanismes de domination à la disposition du capitalisme (la surveillance, le rendement, la hiérarchisation, la discrimination, le racisme, l’individualisme, la violence symbolique, la manipulation, et l’exploitation.)


Safiya Umoja Noble montre que la puissance algorithmique n’est jamais neutre et qu’elle reproduit les hiérarchies raciales préexistantes et les stéréotypes racistes.[1] Ruha Benjamin, professeur à l’Université de Princeton, va dans le même sens et parle d’un nouveau « Jim code[2] » pour décrire la reproduction d’attitudes racistes sous couvert d’objectivité et de progressisme[3]. La mathématicienne Cathy O’Neil[4], quant à elle, révèle que les modèles mathématiques présentés comme neutres et objectifs reproduisent fréquemment de nombreux préjugés de classe qui renforcent de façon systémique les discriminations.


Dans les ministères ou les banques de données des forces de l’ordre, les systèmes d’embauche ou d’évaluation assurantielle et de solvabilité, le pouvoir algorithmique classe et organise, certes, mais surtout, il juge et, ce qui est le plus préoccupant, il juge systématiquement en défaveur des plus pauvres. En cela, la gauche a raison de douter fortement de l’IA comme un instrument émancipateur ; c’est en fait un appareil mathématique qui se métamorphose en superstructure raffinée de contrôle de masse.


La surveillance n’est plus le monopole de l’état, elle est aussi un « business plan » des plus juteux. Chaque click, le moindre intérêt en ligne, chaque habitude, chaque hésitation, nourrissent la machine, étend son pouvoir de coercition sur ce qui est dit, pensable et imaginable. Lorsque le secteur privé collabore activement avec les appareils d’état, le silence est obéissance, et penser devient un risque. Historiquement, cette union, cette fusion d’intérêts, est à l’origine du fascisme.




 

3.     La question du salariat : qui sont les gagnants ?


Le terme économique : substitution capital/travail. L’automation, l’utilisation de robots et des machines, pour faire simple. C’est un des moteurs du capitalisme et il fait l’objet d’âpres luttes politiques. L’IA promet de l’efficacité et des gains de productivité mirobolants. Le patronat entend : bas prix, baisse des salaires, licenciements, profits ; grand remplacement salarial !


En ce qui concerne les artistes, les écrivains, les philosophes, les designers, les musiciens, (Et bientôt les acteurs de cinéma) et l’ensemble de ceux qui produisent du sens, leur avenir se voit mis en compétition avec les répliques algorithmiques de leur compétences. La création est face à un aplatissement, à une réduction drastique de la portée de la culture dans la société.


L’intelligence humaine devient « contenu ».

Le « contenu » engagement.

L’engagement devient revenu.


La doxa de ce cercle vicieux (ou vertueux, selon) est que le marginal, l’étrange, l’atypique, la lenteur contemplative, la tentative, le pas en arrière, l’ambiguïté sont impitoyablement mis à l’écart. Ce qui « fonctionne » est le consensus, ce qui est lisse, reconnaissable, bref, condensé, interminablement reproduisible.


Le Situationnisme nous avait averti ; le spectacle est tout ! L’IA l’a perfectionné : Orwell et Huxley 2.0 !



Le collectif « Mazout » se rebelle contre cet étranglement esthétique généralisé ; face à la perte du sens nous défendons la friction, l’étrange, l’irrégularité, le rugueux, le biais, le silence, le risque, le rire sardonique, le tordu, l’irrévérence, le rêve.


Nous défendons l’existence de ce qui n’est pas optimisé.





[1] Le producteur/consommateur.

[1] Edward Bernays, (1891-1995), petit-fils de Sigmund Freud, est considéré le père de l’industrie des relations publiques et de la propagande consumériste.

[1] Consultez Algorithms of Oppression: How Search Engines Reinforce Racism (2018).

[2] Allusion au « Black Code » mis en place à l’époque de la « Jim Crow’s law », un. Corpus de lois dont l’ambition était de conserver un ordre social dominé par le suprématisme blanc.

[3] Consultez Race After Technology: Abolitionist Tools for the New Jim Code (2019).

[4] Consultez son ouvrage : Weapons of Math Destruction: How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy (2016).




 
 
 

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